|
A 35 ans, Aditya Assarat réalise son premier film de fiction, Wonderful Town, l'histoire d'un amour naissant entre une jeune hôtelière et un architecte dans un village dévasté par le tsunami. Couvert de prix à travers les festivals les plus prestigieux (Rotterdam, Pusan, Deauville, Berlin), il revient sur sa démarche de cinéaste et sa passion pour l'humain. Rencontre.
Dans ce film, il y a trois personnages principaux : l'homme, la femme et la ville. Et comme pour tous les personnages, je me suis intéressé au passé de cette ville. C'est difficile de filmer les ravages du tsunami. Tout ceci est tellement récent. C'est pour ça que je tiens à préciser que mon film est avant tout une histoire d'amour, et qu'elle se déroule dans un espace spécifique. Et le passé vient hanter le présent. C'est l'histoire de cette rencontre entre ces deux personnes qui tombent amoureux. Tout simplement.
Avant Wonderful Town, j'ai fait un peu de tout. J'ai réalisé des documentaires, des reportages pour la télévision, j'ai fait aussi des clips vidéo. J'essaye de travailler autant que possible, même si ce n'est pas du cinéma. Pour un film de fiction, vous en avez pour un an, voire deux. C'est donc bien de travailler sur d'autres projets entre chaque film. On en apprend plus.
Mais vous savez, même si je fais un film de fiction comme Wonderful Town, je garde la même démarche que pour les documentaires. Je m'intéresse toujours aux lieux réels et à la réalité. Je garde le même intérêt pour la ville de Takua Pa que si j'avais fait un documentaire. Je m'intéresse aux lieux ayant vraiment existé, l'hôtel, les sentiments et les effets du Tsunami sur la ville. Cette démarche est nécessaire quand on fait un film.
Avant, je ne les connaissais pas. Et j'ignorais même leur existence avant cet événement, comme la plupart des gens en Thaïlande. C'est une étrange manière pour une ville de se faire connaître. Et c'est ça que j'ai essayé de comprendre avec Wonderful Town. Avant le tournage, j'ai passé beaucoup de temps avec les gens sur place, les adolescents qui roulaient en scooters, les enfants qui se promenaient dans la rue... Je me suis imprégné de l'ambiance générale de la ville.
Oui. En fait, les histoires d'amour, c'est ce que je préfère regarder en tant que spectateur. Ce qui m'intéresse le plus, c'est ce qui se passe entre les personnages, leurs relations entre les gens... Et comment ils se rencontrent. Un peu comme dans Yi Yi, le film d'Edward Yang, qui compte beaucoup pour moi. Il parle des relations entre les membres d'une même famille. C'est ce genre de films que j'aime. Vous savez, les films confidentiels, juste sur l'humain. C'est, selon moi, la chose la plus intéressante au monde.
Oui, vous savez, filmer, c'est comme cuisiner ou faire de la musique, on entre dans un processus créatif. Ce n'est pas très original de juste utiliser son cerveau. Tout ceci est avant tout une histoire de sentiments. C'est exactement ça qui se passe en peinture. Pour un peintre abstrait, il ne s'agit pas vraiment de représenter quelque chose de concret. Et il est vraiment difficile d'expliquer pourquoi vous faites quelque chose. On le fait parce qu'on le ressent. Quand vous cuisinez, lorsque vous ajoutez un ingrédient dans votre plat, c'est la même chose. Impossible d'expliquer pourquoi. C'est juste une histoire de sensations. Donc ce n'est pas vraiment que je ne sais pas pourquoi je fais ce film, c'est plus que je ne sais pas pourquoi j'ai fait certains choix dans ce film.
Wonderful Town, c'est avant tout une histoire de lieu. La ville. Je pense que chaque lieu a sa propre atmosphère, ses propres sensations. Et cette atmosphère a influé sur le film. Quand je me suis rendu à Takua Pa, ma première idée pour le film était de voir comment deux personnes s'y rencontrent, de voir un amour naissant, parce que le sentiment amoureux est un sentiment très jeune, très frais. Ce qui m'intéressait, c'était ce contraste entre une vieille ville et un jeune amour.
J'aime les films lents. Je pense que chaque film a sa propre temporalité. Si j'avais fait un thriller, j'aurais filmé différemment, des plans plus saccadés par exemple. Mais je pense que quand on fait un film sur deux personnes, on ne peut pas les filmer comme dans un film d'action. C'est vraiment difficile de faire quelque chose de rapide dans cette ville où règne un certain ennui. Et je pense que l'esprit du film dépend vraiment de l'atmosphère du lieu dans lequel on tourne. Quand je regarde le film, je ne regarde pas vraiment l'histoire, je regarde son atmosphère générale, la photographie, l'ambiance d'un lieu. Par exemple, pour Le Mépris de Jean-Luc Godard, je ne regarde pas les personnages qui sont au premier plan, je regarde l'arrière-plan. Je regarde à quoi ressemblait la ville dans les années 60, la manière dont les gens s'habillaient. C'est pour ça que quand vous faites ce genre de film, ça aide d'avoir cet espace. Vous pouvez filmer les choses en arrière-plan, et pas seulement l'histoire. Pour Still Life de Jia Zhangke, c'est exactement pareil. Je ne sais pas de quoi il s'agit et je m'en fiche. J'ai juste vu la ville et son atmosphère.
La Fondation ne donne pas d'argent pour faire un film. Il vous permet de participer au travail d'un réalisateur. Ma marraine, c'était Mira Nair. Je l'ai donc suivie pendant un an, pendant la préparation de son film Un Nom pour un autre. Avant de suivre ce programme, j'avais déjà réalisé quelques films. Je n'ai donc pas appris à faire un film. J'ai plutôt appris à gérer une carrière, à savoir comment diriger un film du côté commercial. Ne pas simplement envisager un film d'un point de vue artistique. Mira Nair fait des films commerciaux. Elle travaille à Hollywood, et elle est capable de travailler dans cette direction. Moi, je me suis contenté de la regarder faire. Elle a aussi lu le scénario de Wonderful Town et a émis quelques commentaires sur ce qui pouvait fonctionner ou pas. Cet échange a apporté beaucoup à ma jeune carrière de cinéaste.
Quand je suis aux Etats-Unis, je me sens comme un Asiatique. Et lorsque je suis en Thaïlande, je peux parfois me sentir très américain. C'est un sentiment intéressant que je décris dans mon prochain film.
Tous mes films, même mes courts-métrages, parlent de l'ailleurs, des gens qui viennent de l'extérieur et qui arrivent dans une ville. Comme le personnage de Ton dans Wonderful Town.
Oui, ça aide vraiment. Quand vous faites votre premier film, vous n'êtes pas certain de ce que vous faites. Et les prix vous apportent de la confiance. Vous êtes sur la bonne voie. Vous faites ce que vous devez vraiment faire.
Et présenter son film dans les festivals vous permet de rencontrer d'autres réalisateurs. C'est vraiment un processus d'apprentissage.
Je pense que l'atmosphère, les personnages de Murakami sont proches de mon univers. Ses livres parlent des gens. Il y a quelque chose de très moderne dans son univers. Ses personnages sont internationaux. Et je me ressens aussi comme un cinéaste international. Pour ce qui est de la comédie, j'aime plutôt les situations drôles, pas les comédies en elles-mêmes. Et je pense que chaque film peut être comique. Comme les films de Weerasethakul qui peuvent être drôles, mais pas forcément des comédies. C'est plutôt dans cette direction que je pourrais aller en tant que cinéaste.