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Entre les murs

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Une classe en or

Par Laure Croiset (25/05/2008 à 17h39)
Qu'est-ce qui, en lisant le livre de François Bégaudeau, vous a fait penser que vous aviez la matière que vous souhaitiez pour faire un film sur l'école ?

 

Laurent Cantet : L'école est un lieu dans lequel on rentre difficilement quand on est ni professeur, ni élève. J'avais des souvenirs assez anciens du collège, et ma vision était un peu déformée par ce que mes enfants voulaient bien m'en raconter. Et j'avais envie de voir ce petit monde. J'avais le sentiment que c'était quand même un des endroits où se fabrique la société dans laquelle on vit. Pour y aller voir, je m'apprêtais à faire un travail de souris en allant me planquer dans un collège pour comprendre ce qui s'y passait. Et c'est vrai que le livre de François apportait déjà cette matière-là, une matière brute qui apportait le matériel dont je manquais. Dans mon projet initial, j'avais moi aussi envie de rester entre les murs. C'était un postulat de départ, en me disant que ce petit monde allait servir de caisse de résonance à tout ce qui se passe hors les murs, justement. Et que François avait le même postulat de départ. Donc forcément, j'avais été attiré par le livre. Par ailleurs, dès que j'ai lu le livre, il m'a semblé que le profil du prof proposé synthétisait l'idée que j'avais de personnages que j'avais envie de mettre en scène, et François m'a paru très rapidement être le mieux placé pour incarner ce professeur tel que j'avais envie de le montrer.

 

François, quand on vous a proposé de faire l'acteur, vous avez hésité ou ça vous paraissait évident de rejouer les situations que vous avez vécues ?

 

François Bégaudeau : Pour moi, ça ne faisait aucun doute qu'il fallait y venir. Quand on s'est rencontrés avec Laurent, on a surtout commencé à discuter. Il me faisait parler d'école, du livre. On se parlait de comment on pourrait agencer ce dispositif, comment on pourrait restituer quelque chose de l'ordre de l'école. Et puis dans le fil de notre réflexion, il nous paraissait évident qu'on ne ferait jouer que de vraies gens. Par voie de conséquences, j'en faisais partie et j'ai été sans doute le mieux habilité pour faire moi-même. Tout ça coulait de source, en quelque sorte.

 

Est-ce que vous êtes prêt à renouveler l'expérience ?

 

François Bégaudeau : Je ne me pose pas de questions de ce genre-là, même si j'ai aimé jouer, parce que je pense que jouer est toujours passionnant et rigolo. Je pense qu'on s'est beaucoup amusés à jouer les uns et les autres, que ce soit les élèves, les profs ou moi-même. En tous cas, ce dispositif-là de cinéma facilite une certaine aisance. On faisait des prises assez longues, on avait le droit de se tromper. On avait une marge d'approximation sur la langue aussi. C'est-à-dire que moi, je ne savais jamais quelle formulation j'allais utiliser. On n'était pas à la virgule près. Et ça laisse une marge qui est quand même très agréable.

 

Il y a un très rare mélange entre le documentaire et la vie et entre le documentaire et la fiction. Comment on arrive à ce niveau de jeu ?

 

Laurent Cantet : Pendant toute l'année scolaire qui a précédé le tournage, on a animé un atelier dans le collège Françoise Dolto à Paris. Venaient à cet atelier tous les élèves volontaires âgés de 13 à 16 ans et pendant trois heures chaque semaine, j'ai eu l'impression que tout le monde s'amusait à improviser sur des situations que je leur proposais, souvent en configuration de classe avec François devant le tableau. Sans que ce soit forcément des scènes qui sont dans le film, on passait trois heures à approfondir une situation, à faire un petit peu le tour de toutes les réactions possibles autour d'une proposition que j'avais faite au départ. Ce qui m'a permis de savoir que telle réaction pouvait être donnée à l'un ou à l'autre des acteurs. Ce qui nous a permis aussi de faire un peu un casting, qui n'était pas juste un casting où l'on faisait défiler cent personnes devant une caméra video en une journée. Là, c'était vraiment un travail qui s'est fait à très long terme. Jusqu'à quelques jours avant le tournage, les rôles précis n'étaient pas encore distribués. Je savais qui étaient les élèves qui allaient participer à l'aventure, mais je ne savais pas encore qui serait Souleymane, par exemple. C'est quelque chose qui s'est quand même décidé très très tard. Et puis, tout ça nous a finalement servi à écrire le film. Il y avait un continuel aller-retour entre l'ordinateur, où l'on recensait ce qui se passait pendant ces scènes d'impro. On organisait, on triait ce qui était nécessaire au film et ce qui l'était moins. Ce film s'est nourri comme ça tout au long d'une année.

 

Quels étaient les écueils à éviter sur le fond (le sujet) et sur la forme (la façon de le montrer) ?

 

François Bégaudeau : Laurent, dont j'admire le cinéma depuis ses débuts, fait partie de ces cinéastes qui sont très vigilants dans la façon dont ils restituent la réalité, surtout quand ce sont des réalités à haute tension idéologique. C'était le cas des 35 heures, et de l'usine dans Ressources humaines. Là, on s'attaquait au sujet tendu par excellence, notamment en France, qui s'appelle l'école. Donc on fait gaffe, bien sûr et on se pose beaucoup de questions, des questions que je m'étais moi-même posées au moment d'écrire le livre. On a une responsabilité très forte que l'on ne peut pas nier et qu'il faut assumer. On réfléchit. Et on se dit que si on fait ça, ça va être interprété comme ça et du coup, ça va faire le jeu de ces gens qui prétendent que, etc. Sur le fond, je pense que le film n'a pas grand-chose à dire de plus que ce qu'il dit, ou que ce qu'il montre, c'est-à-dire un dépli comme ça de la réalité, même si, à la fin, chacun s'en emparera comme il veut bien s'en emparer. Je m'étais rendu compte à la sortie du livre que les réactionnaires qui voudraient le retour de l'autorité à l'école, de la vieille autorité, y trouvaient leur compte. Ils me disaient : bravo pour ce que tu as fait, tu as bien montré à quel point les jeunes étaient cons et qu'il fallait les cadrer. Et puis d'autres, plus progressistes, me disaient : bravo, tu as bien montré qu'à l'école, il se passait des choses, que les jeunes n'étaient pas cons, qu'ils étaient fins, etc. Donc chacun allait faire son petit marché dans le livre et je crois que ce sera le cas du film.

 

Laurent Cantet : Ce que je souhaitais, c'est qu'on soit toujours à se demander si on était dans une fiction ou un documentaire, que cet aller-retour puisse être possible dans la tête des spectateurs. Et ça, c'était possible seulement si les acteurs étaient assez bons pour le faire croire. Il y avait aussi l'envie de ne pas donner de l'école une image d'Epinal. On a dû changer de décors, parce que le collège Dolto où on espérait tourner était en travaux et on a trouvé un collège très moderne qui nous a permis d'éviter les marronniers au milieu de la cour, les salles de classes avec les plafonds à 6 mètres, les grandes fenêtres donnant sur la cour. Là, on a trouvé une école qui semble être celle d'aujourd'hui.

 

Est-ce que vous avez voulu faire un film politiquement neutre ?

Laurent Cantet : Le film touche à l'une des questions les plus vives du moment, qu'on ne peut pas aborder d'une façon totalement froide, mais ce qu'on a essayé d'éviter dans tous les cas, c'est l'idéologie. Je trouve que l'idéologie encombre bien souvent le débat sur l'école. Là, ce qu'on a voulu montrer, ce n'est pas l'école en général, c'est cette école-là. C'est pas l'école telle qu'elle devrait être, mais l'école telle qu'elle est, dans ces moments-là de la vie d'une classe. Et on a essayé d'éviter au maximum l'idéologie, tout en sachant qu'elle va nous rattraper et que le spectateur va y greffer ce qu'il voudra.

 

Comment avez-vous travaillé avec les adultes, la partie du corps professoral et administrative ?

Laurent Cantet : Sur la méthode de travail avec les adultes, on a mis en oeuvre la même méthode qu'avec les élèves. On s'est réunis et là aussi, je leur ai demandé d'essayer d'organiser une réunion dans laquelle ils parleraient par exemple de la légitimité d'un conseil de discipline, ou pourquoi un conseil de discipline se termine toujours par une exclusion. Et là, pendant une heure, chacun développait le point de vue qui était le sien. J'ai eu l'impression d'assister à ce moment-là à une vraie réflexion entre des collègues qui passent pas mal de temps à réfléchir à ce qu'ils font. Et ça m'intéressait de montrer ça dans le film, à savoir que les profs, au-delà de l'enseignement, réfléchissent à ce qui est en train de se passer chez eux.

 

En tant que cinéaste, vous sentez-vous obligé de parler de la société et du monde tel qu'il est aujourd'hui ?

 

Laurent Cantet : Oui, c'est ce qui m'intéresse à chaque fois que je commence à penser à un film. Même si Vers le sud n'est pas aussi proche de notre vie quotidienne. Mais ce qui m'intéresse, c'est de montrer qu'on est des individus dans un monde très complexe. Et on n'en est pas toujours maître, ni tout à fait conscient. Et mes personnages sont souvent dans cette position-là. Après, c'est vrai que regarder le monde tel qu'il est m'intéresse, parce que c'est une façon de travailler et de réfléchir qui doit me ressembler. J'aime bien écouter ce que disent les gens, regarder comment les gens vivent autour de moi. Et là, j'arrive à m'intéresser à ce qu'il se passe autour de moi de manière un peu plus précise.

Je suis très content que ce film-là soit dans la compétition à Cannes, parce qu'on a l'image de Cannes présentant de grosses machines et que là, mon film est parti au départ sur une expérience. On allait réunir des gens dans une salle de classe et voir ce qui allait se passer. Mais rien n'était gagné. Et ce pari-là a fonctionné. Et maintenant qu'il ait cette visibilité-là au milieu de tous les films présentés à Cannes, ça me paraît être très bien.

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