Ronit Elkabetz |
Comédienne d’exception, capable d’endosser des rôles aussi divers qu’un travesti dans Origine contrôlée, une prostituée de Mon Trésor, une maîtresse passionnée dans Mariage tardif ou encore une séduisante patronne de café de La Visite de la fanfare, Ronit Elkabetz est également, aux côtés de son frère Shlomi Elkabetz, une cinéaste à part entière. Sélectionné cette année en ouverture de la Semaine de la critique à Cannes, Les Sept Jours, leur deuxième long-métrage, qui s'inscrit dan la continuité de Prendre femme, leur précédent film, a créé l’événement critique.
Par Xavier Leperheur
Par l’intermédiaire de Viviane, nous avions voulu précédemment raconter l’histoire de toutes les femmes de cette famille. Ce que nous désirions faire avec Les Sept Jours, c’était élargir cette petite cellule qui parlait des femmes, des hommes, des enfants et de ce serment, de ce pacte du mariage que l’on ne peut pas briser. Et à partir du point de vue de toute la famille, montrer comment cela se passe pour différentes femmes. C’est pour cela que nous avons choisi cette fois des femmes ayant beaucoup de pouvoir en apparence : une femme ayant pas mal d’argent, une autre comme Viviane qui lutte et sort de la maison, une troisième qui est amoureuse d’un autre… Mais en réalité, elles sont toutes dans une situation oppressive. Et les hommes de cette famille, qui représentent bien sûr tous ceux de la société, continuent de suivre ces codes qui mettent le monde de la femme et ses besoins dans une situation d’infériorité.
Dès le départ, nous savions, Shlomi et moi, que nous commencerions d’abord par une petite cellule avant d’élargir notre champ de vision à toute la famille. Parce que cette valeur familiale, celle que nous cherchons à analyser depuis Prendre femme, n’est pas seulement liée au statut de la femme. Le thème qui nous intéresse est celui de la fraternité. Qu’est-ce que signifie être un individu face au groupe ? Quel est le prix à payer ? Quels sont les compromis et les concessions à faire ? Est-il possible de rompre un lien du sang ? De le quitter ? Mais écrire Les Sept Jours a été très compliqué. Nous avions tout dans la tête, mais il nous était impossible de mettre cela sur papier. C’était tellement énorme… Nous avions tant de chose à dire. Nous ne voulions oublier aucun personnage, aucun individu. Il fallait colorer chaque personnage. Et que l’ensemble de ces hommes, de ces femmes et de ces couples créent au final un groupe où chacun a grandi avec cette valeur de sacralisation de l’aîné. On leur a enseigné qu’il fallait aimer le père plus qu’eux-mêmes. Et la crise qui frappe cette maison, c’est que la force et le besoin d’individualité est en train de dépasser celle du groupe. Le vrai rôle principal ici est la famille, avec toutes ses valeurs, ses implications, tout ce que cela signifie pour notre société… La question sociale, politique, personnelle, intime, fraternelle…
Notre exigence était de ne pas nous éloigner de la réalité. Il fallait rester extrêmement simple et suivre d’abord les lois de cette cérémonie du deuil qui représente tout. Quand je dis tout, il faut expliquer que le deuil fait partie d’Israël, de cette société qui est elle-même en deuil. Ici, le deuil réunit tout le monde, mais il implique des règles strictes. Le fait de rester sept jours et sept nuits dans un même lieu est déjà fort. Le fait de devoir donner un spectacle de douleur devant toutes les personnes qui vont venir confère un aspect théâtral qui a évidemment inspiré notre travail. Puisque les membres de cette famille ne peuvent pas bouger, la caméra ne bougerait pas non plus. Elle devait rester à terre puisqu’ils n’ont pas le droit d’utiliser des chaises. L’idée était de montrer qu’aucun d’eux ne dispose d’espace et de temps privés. On est face à un collectif qui, selon nous, interdisait de bouger la caméra. La question était dès lors : comment raconter chacun et chacune, d’une manière à la fois sensible et touchante, tout en restant dans ce collectif ? Pour cela, une fois de plus, avant de commencer à travailler avec les comédiens, nous avons, Shlomi et moi, interprété tous les rôles et cherché comment nous allions raconter cela et comment la caméra allait pouvoir nous y aider.
Nous travaillons de façon très fusionnelle. D’abord, nous préparons tellement en amont que, une fois sur le tournage, il reste très peu de choses à régler. Les changements peuvent venir du fait que je suis à la fois devant et derrière la caméra et qu’après une première prise, nous regardons la scène au combo et décidons éventuellement de rectifier une ou deux choses. Ce qui est très drôle en revanche c’est que, comme nous parlons beaucoup aux comédiens, il nous arrive souvent de leur dire exactement la même chose, mais chacun à notre tour, sans jamais nous concerter. Nous profitons d’être deux pour être très disponibles, mais il m’arrive très souvent de répéter mot pour mot ce que Shlomi a dit dix minutes plus tôt et inversement. Les acteurs s’y sont habitués (rires). Le seul qui soit devenu fou sur le plateau à cause de cela c’est notre frère Yechiel (rires).
Il n’y a pas en Israël de date que vous ne puissiez relier à un événement politique. Le personnel est toujours lié à cela. Nous voulions montrer que de 1974, époque où se situait Prendre femme, à 1991, où se déroule Les sept jours, rien n’a changé. La guerre continue de frapper la région. Aujourd’hui encore. Et cette guerre détermine notre comportement, notre manière de vivre, notre réflexion. Les protagonistes du film font partie de la société israélienne, et celle-ci nous apporte cette guerre depuis toujours. Il n’est donc pas possible de parler de nous, les Israéliens, sans mettre en avant, en arrière ou hors champ, le destin de notre pays. Autrement dit, je ne pourrais pas être qui je suis sans Israël en moi. Avec tout ce que cela veut dire. Positivement et négativement. La tragédie fait partie de nous. La situation politique, telle qu’elle est, fait partie de notre respiration.
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