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Cinéma > Interviews écrites > Eric Cantona dans l'équipe de Loach

 

Eric Cantona dans l'équipe de Loach

  • Eric Cantona dans l'équipe de LoachMagicien du cuir, tripoteur de ballon, Eric Cantona est avant tout footballeur. De la race des seigneurs, avec un tempérament de feu et un jeu de fou, guidé par le seul génie d’être là où on ne l’attend pas. Peintre à ses heures, poète à d’autres, sa carrure, son charisme ont démangé les gens du cinéma. Dernier en date, Ken Loach. En dingue de foot et via Looking For Eric ?, l'Anglais raconte les coulisses de l'histoire du Marseillais via un supporter. Le duo a monté les marches de Cannes. Nous n'étions pas loin.

     

     

  • Par Gwen Douguet (11/05/2009 à 13h30)
Vous êtes un fan de corrida. Le rapport entre le torero et le taureau est-il semblable à celui de l’acteur et du réalisateur ?

Bien sûr. Le matador est bon s'il arrive à mettre les qualités du taureau en valeur. Comme un réalisateur et un acteur, un entraîneur avec un joueur. Chacun a des qualités, des défauts, un grand torero va mettre en valeur celles du taureau. Le lire tout de suite pour voir le moins possible ses défauts.

 

Un mot revient souvent dans votre bouche, le mot liberté... Celle de faire, de dire ?

J’ai la chance déjà d’avoir des passions et de pouvoir les assouvir. Je ne suis obligé à rien. Prenons la photo, c'est un instantané du moment, que j’éternise en déclenchant l’appareil. La beauté peut m’émouvoir. C'est un sentiment que j’ai, une émotion. Je veux la capter, l’éterniser. Je revois les photos quelques mois, quelques années après et je retrouve l’émotion. Après on a tous des émotions à des moments différents. Il y a autant d’œuvres que d’observateurs.

 

Vous êtes instinctif, impulsif... Vous captez tout de suite ?

Quand je capte un instant, c’est un tout. Si je suis ému, parce qu'il y a une belle lumière, le sujet dégage quelque chose. Il est aussi important d’avoir une certaine connaissance de ce sujet. Cela fait vingt ans que je vais à la corrida. Il faut aussi avoir un sens de l’anticipation, être au bon endroit.

 

Vous carburez à l’émotion. Vous êtes un peu un épicurien, gourmand ?

Cela me semble naturel de faire ce métier pour en retirer des émotions. Certains veulent aller sur des plateaux télé, avoir la reconnaissance dans la rue. Je n’ai pas fait du football pour cela, ce n’est pas ce qui me faisait rêver gamin. Je voulais pratiquer mon jeu pour des bonnes raisons. Si aujourd’hui je suis acteur, je pense le faire pour de nobles raisons.

 

Vous aviez le projet de ce Looking for Eric depuis longtemps et c'est Ken Loach qui vous a dit oui... Il est fou de foot, il supporte une équipe de sixième division et cela l’éclate.

J’avais une idée, car je pense avoir vécu avec un fan une relation particulière.

 

Garry King ?

Oui, je suis allé voir des producteurs français, mais je ne voulais pas faire ce film avec un réalisateur qui ne connaisse pas ce sport, et n’ait aucune notion de la relation idole/fan en Angleterre. Le premier en haut de la pyramide était Ken Loach et il a accepté, avec son scénariste. Ils ont de suite pensé à un potentiel. Ils s’en sont inspirés pour écrire une fiction.

 

Paul Laverty - le scénariste - parle du rapport à la célébrité. C’est peut-être devenu plus difficile aujourd’hui ?

On a beaucoup de questions et peu de réponses.

 

Vous dites que c’est comme une histoire d’amour et qu’il n’est pas obligatoire d’avoir d’explication...

Si un film permet de se questionner, c’est bien. L’histoire, c’est bien mais y trouver quelques réponses c’est mieux. Mais si l’on avait les réponses avant, on irait pas voir le film. C’est pour cela qu'il est diificile de faire une bonne promotion, de susciter le désir sans trop donner d’informations. C’est comme une histoire d’amour... Quand elle se termine c’est que l’on a sans doute trouvé les réponses à des questions que l’on avait peut-être pas envie de se poser au départ. Le cinéma s’est pareil. Il doit permettre le questionnement.

 

Chacun se renvoie son miroir ?

Absolument. Parce que l’on parle beaucoup de la notion de fan à idole et qu'on se questionne beaucoup là-dessus. On le fait moins dans l’autre sens, le rapport de l’idole et du fan. Nous aussi on se pose des questions, pas seulement sur l’autre mais également sur soi. Je me mets à la même hauteur que les autres si ce n’est qu’à un moment donné, il y a celui qui est dans le camp de l’idole et l’autre dans celui des fans. Moi je me retrouve tous les jours dans la peau du fan, aussi car je suis fan de tel réalisateur, peintre, photographe… Après il y a plus ou moins de distance. Ce n’est pas simplement le fan.

 

Ce rapport du fan, du supporter en Angleterre n'a rien à voir avec ce qui se passe en France. Est-il fusionnel ?

C’est pour cela qu’il était important d’avoir un réalisateur anglais. C’est comme expliquer le cadrage à un mec qui va prendre une photo : ce n’est pas qu’une question de technique. Il y a quelque chose de magique à un moment donné. Même si je suis complètement athée, je me dis qu'il y a des choses que l’on ne voit pas, des croyances. Je suis fasciné, je me pose des questions. Est-ce que ce que l’œil ne peut pas voir n’existe pas ? Croire à un être supérieur que l’on ne voit pas, est-ce de la folie ? Jj’ai envie parfois de croire qu’il existe autre chose que ce que l’on est capable de voir. Sentir une personne, l’instinct, c’est peut-être de la folie aussi. J’ai envie d’y croire car c’est ce qui me fait vivre, me permet d’avancer.

 

C’est pour cela que vous dites que vous n’avez pas de doute car vous êtes un rêveur ?

Je rêve à partir de la réalité. C’est dans ses limites que se passe ma vie, dans ce qui est visible et l’impalpable. On est certain de rien, juste d’une chose, la seule certitude que j’ai c’est de douter.

 

Comment expliquez qu’au pays du foot, il y ait très peu de films faits sur ce sport. C'est comme si la dramaturgie du jeu, le talent du joueur semblaient impossibles à reproduire...

C’est tout le génie de Ken Loach, qui a su créer écrire une histoire en sachant que l’on ne pouvait pas filmer, jouer des scènes de jeu. Il a créé une histoire tout en pouvant y intégrer des images de jeu tirées d’archives. Et ensuite, il est important de créer une histoire autour, même si le football n’est qu’un prétexte. C’est une histoire d’amour, un déchirement entre un homme et une femme, un mec qui se perd un peu, essaie de se retrouver pour essayer de reconquérir l’autre. L’entourage de ce personnage, ce sont les fan... Et c'est la relation que vivent ces gens qui vont l’amener à reprendre confiance, peut-être.

 

C’est aussi un questionnement sur votre propre exil en Angleterre, votre cheminement ?

Je suis français. Il y a beaucoup d’étrangers qui aujourd’hui vont en Angleterre. A mon époque, ce n’était pas pareil. Dans le film, le personnage qui est fan de l'équipe de Leeds de père en fils qui me suit à Manchester. Il ne suit pas l’équipe, juste moi. Il est pris entre l’amour de son idole et le club ennemi. Il a tout perdu, sa famille l’a fui, il a été viré de son boulot, il a reçu des menaces de mort. Il faut avoir vécu en Angleterre pour savoir ce qu’est le football pour les fans, et ce que peut représenter la trahison à leur équipe pour certains.

 

On comprend en voyant la folie de la presse quand elle fustige Beckham suite à son expulsion contre l’Argentine en coupe du monde. La presse souhaitait alors que son fils meurt du sida...

C’est la presse anglaise.

 

Pas facile à gérer ?

Non. Mais à la limite je préfère cette presse. Les Anglais sont capables de détruire un mec la samedi parce qu’il a fait un truc qui ne devait pas faire, mais si le mercredi il marque un but d’anthologie, c’est comme si rien ne s’était passé avant. C’est excessif dans les deux sens. Mais ils sont capables de passer d’un extrême à l’autre très facilement alors qu’en France on dit très facilement du mal, mais rarement du bien. Finalement je préfère ce système anglais. Une fois que l’on a compris comment il fonctionne, il est plus honnête.

 

Franchise que vous aimez, qui mène votre vie ?

On essaie de nuancer dans plein de choses, mais je crois qu’il est important dans la vie d’aimer ou de haïr. La raison fait nuancer certains jugements. Mais animalement, je préfère aimer ou détester. Les choses sont plus intenses, plus fortes.

 

Vous vous sentez comme un taureau sur un plateau ?

Comme lui, on est là pour se défendre. Les meilleurs rapports que j’ai eus, ce fut avec des entraîneurs, des réalisateurs, le côté amour-haine. Un réalisateur doit être capable d’entendre les propositions, d'en accepter mais il doit avoir la personnalité pour dire oui ou non. Celui qui est complètement fermé à tout est dans une dictature ne m’intéresse pas... Et celui qui est bouffé par les propositions de tous non plus. Il est important de sentir qu’un mec tient le cap tout en étant ouvert aux autres. C’est avec ces gens-là que j’ai envie de travailler et si un jour je deviens entraîneur, ou réalisateur, c’est comme cela que j’essaierai de diriger les gens. Réussir à être respecté tout en étant aimé ? Telle est la question.

 

Peut-on faire un rapprochement entre Alex Ferguson (entraîneur de Manchester United) et Ken Loach, chacun étant à la tête de sa propre équipe depuis longtemps, chacun étant au sommet dans son domaine ?

Absolument. Ils sont constamment dans la remise en question, et se créent constamment de nouveaux objectifs. Parce qu’il y a toujours quelque chose à vaincre, une histoire que l’on n’a pas racontée. Et pour moi, cela va avec l’humilité. Quand on a gagné ce qu’a gagné Ferguson et que l’on continue à se créer des buts avec des statistiques, c’est la preuve d’une grande humilité. Idem pour Ken Loach. C'est le «mec», un homme exceptionnel. Avec Ferguson, ils sont rares.

 

Ken Loach fait des films politiques, sociaux. Sa démarche n'est pas innocente.

C'est surtout un mec qui fait ce qu’il dit. L’idée du communisme n’est pas une mauvaise idée... Le problème, c'est ce que l’homme en a fait. Comme le catholicisme. Ken Loach dit vouloir tout partager et le fait à sa manière. Il n’y a pas de hiérarchie sur son plateau. Il était là, avec tout le monde. Ce fut une grande expérience humaine. J’ai beaucoup appris.

 

Pareille rencontre n’arrive pas par hasard ?

C’est vrai. Dans les deux sens. J’ai rarement rencontré des hommes comme lui.

 

Vous aimez Bukowski. Sean Penn, qui était président du jury à Cannes l'an dernier, adore également le poète...

Oui, finalement il y a une cohérence dans tout. Dans tous les gens que je croise il y a une cohérence, une fidélité. Je suis fidèle à moi-même à travers les autres.

 

Laverty dit que vous êtes un peu imprévisible, et que c’est aussi ce qui fait qu’il a aimé écrire sur vous...

Imprévisible mais cohérent. Comprendre le personnage du film, qui il était avant, pourquoi il agit ainsi. Une fois que l’on a compris tout cela, il y a une place à la liberté. Il faut que tout soit juste cohérent avec le personnage.

 

Ken Loach ne fait pas lire le scénario. Est-ce que ça complique les choses ?

J’ai eu le privilège de le lire car je suis aussi coproducteur. Il explique cela très facilement. Il est capable de faire travailler n’importe quel acteur. Son truc, c’est de tourner dans la chronologie. Si je tourne aujourd’hui en sachant ce qui va se passer demain, quel intérêt ? La magie, c’est l’incertitude... Je vis dans l’instant et lui tourne dans l’instant.

 

Quel vision vous portez sur le foot anglais aujourd’hui ?

Comme pour la NBA dans le monde du basket, les clubs anglais ont une autre histoire. Un fan va être un fan de l’équipe car elle a une identité, une vie, une âme qui lui correspondent. Il y a cinquante ans, Manchester avait le même style de jeu, et il l’aura encore dans cinquante ans.

 

... quand vous serez entraîneur ?

(rires). Le supporter de Manchester sait pourquoi il supporte cette équipe. Il attend d'elle ce qu'elle a toujours été. Celui de Liverpool est dans un autre état d’esprit. L’entraîneur que l’on va prendre va rentrer dans ce style de jeu. Les anciens sont là pour transmettre. Cela n'existe pas en France. Il n’y a pas de style de jeu. Prenez Marseille, le jeu sera différent selon l’entraîneur, le président, il n’y a pas d’identité. Les clubs français ne défendent rien, pas de philosophie de jeu. Prenez Ken Loach, par exemple...Il est supporter de Bath, et il n'ira pas voir un autre club. C’est autre chose.

 

Vous vous dites en quête d'harmonie. Votre corps l'est-il toujours avec votre esprit ?

Quand j'étais jeune sportif de haut niveau, le corps occupait une place importante. Quand j'étais sur le terrain, c’était le moment ou je m’évadais. Aujourd’hui mon corps a moins d’importance, même s'il est important pour un acteur. Souvent on en attache davantage aux dialogues, mais ce sont juste des mots. Le regard, la tenue, le port, le passé d’un personnage, sa démarche ont aussi leur importance. En tant que sportif j’ai toujours eu un rapport particulier au corps, comme une fluidité particulière... Ainsi, je trouve que pour voir qui est réellement une personne, il faut danser avec elle. Le corps trahit beaucoup de choses... I est donc important, pour un acteur, d’être à l’aise avec lui.

 

Vous êtes un joueur dans l’âme, sur un terrain, un plateau, avec un pinceau...

La vie est un grand jeu, fait de plein de petits jeux avec des règles que l’on ne maîtrise pas tout le temps, que l’on applique ou pas, que l’on se crée soi-même, sans emmerder les autres.

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